Hier, mardi 28 février, j'entendais pour la première fois sur France Culture, parler du White Paper sur l'Education. Le présentateur du journal nous apprit que le Premier Ministre rendait public "un projet de loi très controversé sur l'Education. Il renforce l'autonomie des établissements, les met en concurrence, et les engage aussi à chercher des soutiens privés." Présenté au public depuis 4 mois déjà, la radio française est quelque peu en retard... Le dialogue du journaliste avec le journaliste, Christian Roudaut, fut étonnant, le voici retranscrit dans son intégralité:
"Présentateur: Les écoles pourront être quasiment gérées parfois comme des entreprises ou par des entreprises et seront donc mises en concurrence.
C.Roudaut: Oui, la grande idée de Tony Blair est de donner plus d'autonomie aux établissements scolaires du public, le gouvernement travailliste veut donc inciter les établissements à développer des partenariats avec le privé, c'est à dire des entreprises, des associations, des universités et même des groupes religieux qui assureraient la gestion des établissements. Actuellement les écoles publiques sont gérées par les municipalités, mais aux yeux de Tony Blair, le système actuel est trop bureaucratique et ne donne pas des résultats satisfaisants. Idée donc d'introduire une forme de concurrence, d'émulation dans le public car ces écoles continueront bien d'être financées par l'Etat. Sur ce dossier, Tony Blair et sa Ministre de l'Education Ruth Kelly se placent résolument du côté des parents d'élèves. Il s'agit de leur donner la possibilité de choisir les établissements pour leurs enfants au lieu d'être prisonniers de la carte scolaire.
Présentateur: C'est un plan approuvé par l'opposition Conservatrice, ça grince un peu quand même du côté des Travaillistes, c'est un enjeu politique pour Tony Blair qui s'est beaucoup impliqué personnellement dans la défense de ce projet alors qu'il en est à son troisième mandat rappelons-le.
C.Roudaut: Oui, c'est un fait, ce projet de loi a déjà fait couler beaucoup d'encre. Tony Blair voit cette réforme très "New Labour" dans le fond et dans la forme, comme la grande oeuvre de son troisième et dernier mandat, mais beaucoup de députés Travaillistes sont très réticents, ils craignent un nouveau système qui introduirait encore plus de sélection, un système qui permettrait aux écoles de choisir les meilleurs élèves, en clair les enfants de "bonne famille" au détriment des autres. Le vote de ce projet au Parlement est prévu pour le 15 mars, en théorie, Tony Balir n'a aucun souci à se faire, il peut compter sur le renfort des Conservateurs, favorables à cette réforme scolaire. Mais voilà, si un texte aussi central devait passer grâce aux voix de la droite, ce serait politiquement très dommageable pour Tony Blair, et ça pourrait même précipiter son départ. Du coup le Premier Ministre a fait quelques concessions à ses troupes Travaillistes, notamment sur la question de la sélection des élèves, et aujourd'hui, le gouvernement semble bien plus optimiste sur les chances de faire voter cette réforme sans avoir besoin des voix des Conservateurs."
La différence entre le présentateur et l'envoyé spécial est frappante, alors que l'un parle de "mise en concurrence", d'écoles "gérées par des entreprises", le reporter parle lui de davantage "d'autonomie", d'"émulation", plus positif... Christain Roudot ne détaille absolument pas l'information selon laquelle les écoles seront gérées par des entreprises ou des groupes religieux, le coeur de son reportage se situe bien davantage sur les retombées politiques de ce projet sur la carrière du Premier Ministre. Il semble en fait adhérer au projet et ne prend aucune distance en reprenant à son compte le premier argument de défense de ce projet à savoir la liberté "résolument" donnée aux parents "prisonniers". Le libéralisme vient donc à la rescousse de ces familles détenues dans les geôles de la carte scolaire. Alors qu'il utilise le mode indicatif pour reprendre les idées Blairistes " se placent résolument", "il s'agit de leur donner la possibilité de choisir", il choisit le conditionnel pour évoquer les arguments des opposants "un système qui introduirait encore plus de sélection", "un système qui permettrait aux écoles de choisir les meilleurs".
Voici donc comment l'information est pour la première fois traitée par un grand média français. Du beau travail de journaliste...
Notons tout de m^me une dépêche AFP datée du 15 février 2006:
"L’éducation doit être « modernisée pour le monde d’aujourd’hui », a insisté M. Blair, défendant son idée de faire gérer les écoles par des acteurs privés : entreprises, groupes religieux, groupes de parents ou associations.
S’il a dû promettre qu’il n’y aurait pas de sélection des élèves par leurs aptitudes ou leurs origines sociales, pour amadouer les opposants de son propre camp, M. Blair a précisé que le « cœur » de son projet restait intact.
« Les écoles auront la liberté, de droit, de devenir autonomes, elles pourront posséder leurs actifs, gérer leur personnel, développer de façon indépendante leur culture », a-t-il dit devant une commission parlementaire.
« C’est le coeur de la réforme et cela reste intégralement », a-t-il affirmé, niant dans le même temps toute « privatisation de l’éducation » car les écoles continueront d’être financées par l’État.
Défini dans un Livre Blanc en octobre dernier, le projet de loi est soutenu par les conservateurs et dénoncé violemment par certains travaillistes, ce qui embarrasse Tony Blair.
Autonomes, dégagées de l’emprise des autorités locales, ces écoles, pourront choisir leur programme, déterminer les salaires et conditions de travail de leur personnel. Les écoles seront encouragées à répartir les enfants en fonction de leurs aptitudes.
Le projet de loi introduit des mécanismes de marché dans l’éducation, laissant les parents choisir les écoles de leurs enfants, estimant que cela va tirer le système éducatif vers le haut.
Les bonnes écoles, très recherchées, pourront se développer et prendre ainsi plus d’élèves. Les mauvaises auront un sursis d’un an pour s’améliorer et, si elles échouent, pourront être fermées ou faire l’objet d’un appel d’offre pour les confier à un autre « fournisseur ».
Les parents pourront demander qu’un chef d’établissement soit renvoyé.
« Le principe de base est simple : la liberté pour les écoles et le pouvoir pour les parents signifie de meilleurs niveaux pour tout le monde », avait résumé la ministre de l’Éducation Ruth Kelly en présentant le projet.
Mais tout cela n’est pas du goût des travaillistes, qui craignent que cela ne mène à une éducation publique à deux vitesses, favorisant les familles aisées, souvent mieux informées, et reléguant les enfants défavorisés dans les mauvaises écoles.
Tous les Britanniques qui peuvent se le permettre envoient déjà leur progéniture dans des écoles privées, performantes, mais au coût prohibitif (1.100 euros par mois dans le primaire, jusqu’à 2.600 euros pour les écoles secondaires les plus huppées).
Pour calmer le jeu, le gouvernement a annoncé des concessions, notamment l’interdiction pour les écoles de mener des entretiens pour sélectionner leurs élèves.
Il a également donné le droit aux autorités locales, dont le rôle est fortement réduit par la réforme, de continuer à créer des écoles.
Alors que Blair ne dispose que d’une majorité de 65 députés à la chambre des Communes, le rejet d’une réforme dans laquelle il s’est fortement impliqué serait un rude coup à son autorité. Elle doit être débattue en mars."
Toute ressemblance avec la présentation de ce même projet sur France Culture est certainement fortuite. On peut imaginer que cette dépêche a elle aussi été écrite par Christian Roudaut, journaliste indépendant. Si c'est le cas, nous voyons ici à l'oeuvre la ténacité du travail de journaliste, la recherche de la vérité, l'information exhaustive du public... Enfin tout ce qui ferait un travail de journaliste sérieux.
nb:
Christian Roudaut est journaliste indépendant installé à Londres depuis 1999. Il collabore à un large éventail de médias (Radio-France, Arte, Elle, Valeurs Actuelles, Radio-Canada). Il a été reporter politique à Paris (BFM, Radio France Internationale). Christian Roudaut est également intervenant à la London School of Economics (Londres) où il donne des cours sur les médias.